Documen-Songe

On en fait tous, des rêves complètement fous : des rêves qui défient les lois de la nature, des rêves dans lesquels on vole avec les girafes.

Mais mon rêve n’était pas de ceux-là. Mon rêve était fou parce qu’il était vrai, réaliste. Vous vous seriez cru dans un documentaire, et j’étais le journaliste.

L’endroit ressemblait à la côte bretonne. Des herbus boueux, déchirés par les marées incessantes.
Le froid semblait figer le temps. N’oubliez pas que c’est un rêve : tout ce qui vous semble être une métaphore ne l’est pas forcément. Il y avait une « rivière » qui débouchait sur cette côte. Elle s’écoulait dans une structure en pierre brute, séparant le flux d’eau en deux, sur une pente à 30 degrés. De chaque côté de chaque canal étaient construits des escaliers, avec de grandes marches — 40 cm de haut, en gros. L’eau s’écoulait vivement dans la structure, respectant peu les canaux qui lui étaient destinés et érodant les pierres, qui étaient de fait toutes usées. Pour chacune de ces voies, il y avait une pierre taillée supplémentaire. De la largeur du canal et longue d’au moins un mètre, elle pouvait pivoter en descendant ou en remontant les marches.

Vous vous attendez peut-être à une meilleure description du mécanisme, mais je ne peux vous en offrir plus que ce que le rêve m’en a donné. Et de toute façon, c’est là qu’interviennent les deux p’tits vieux.

Tout bon documentaire se doit d’avoir son couple de p’tits vieux : suffisamment proches de nous pour que l’on se sente concernés, suffisamment étranges pour que l’on soit curieux.

Ce sont eux qui manipulaient les pierres, chacun la sienne : madame, rive gauche ; monsieur, rive droite.
À l’aide d’un grand levier, ils les faisaient basculer, un étage à la fois. Les pierres se retrouvaient à l’horizontale, n’offrant aucune résistance à l’écoulement des eaux ; puis à la verticale, ralentissant l’écoulement, au point que l’eau se figeait dans la glace !

Ni une ni deux, les deux petits vieux ne se précipitaient pas à l’embouchure de la rivière, puis revenaient quelques minutes plus tard et recommençaient la manœuvre. Horizontale, l’eau s’écoulait ; verticale, l’eau se glaçait — et les petits vieux disparaissaient en courant. Et ils faisaient la manœuvre, encore et encore, jusqu’en bas, puis jusqu’en haut.

Curieux de savoir ce qu’ils fabriquaient en bas. Enfin ! Je les suis.

Il est peut-être temps de vous les décrire, mais je ne veux pas vous en dire trop : j’ai peur d’inventer des détails et de perdre l’authenticité du rêve. Je me souviens surtout de madame, qui souvent marchait devant moi. De dos, donc. Elle avait une tignasse grisâtre, qui n’avait probablement jamais connu de peigne. Et une veste de toile couverte de vase séchée, par-dessus plusieurs couches de pulls. Voilà tout ce que je peux dire sur madame. Monsieur, qui marchait quelques mètres devant, aura la même description, mais ajoutez-lui une casquette, qui fut peut-être bleue dans sa jeunesse.

La côte, « déchirée par les marées incessantes », se présentait sous la forme d’un talus de 2 mètres de haut, surmonté d’une herbe sèche, drue, et de racines denses. Les petits vieux recouvraient méticuleusement ce talus de galets d’une couleur ocre presque rouge. Et dans les interstices, de petits cailloux bleu-gris. Le tout formait une mosaïque étrangement sophistiquée dans ce lieu gris et froid.

Ils entretenaient le littoral, le parcourant, les pieds dans la boue, redressant les clôtures cassées.
Tout cela me paraissait tellement futile.

Et puis le réveil a sonné. 5 h du matin. J’avais un train à prendre.

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